Amicale Omnisport Nivernaise
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Récit de l'Infernal Trail des Vosges par Jean-Christophe périer

L'Infernal Trail 200 aura été un passage capital, sportivement et personnellement.
J'avais annoncé que 200 km et 11000m D+ tracé par l'équipe de Stéphane Harray...e, c'était normalement impossible à boucler sur le papier. Parce que ces distances sont hors normes mais surtout car les traceurs de ce circuit sont malades dans leurs têtes. Je connais le réseau des sentiers du Club Vosgien, eux aussi, mais visiblement l'idée était de les quitter régulièrement pour rendre l'épreuve diabolique. Du 100e au 202e km, je les ai maudits tant de fois devant les pentes à 40%, les descentes en éboulis, les rochers à escalader, les zones d'abattages blindées de troncs à enjamber, les prés denses d'orties et de fougères, les troupeaux à fendre dans la nuit, les pistes noires à grimper. Il ne pouvait pas en être autrement, c'est l'essence même de cet Infernal.
Mais au cœur de cet enfer, il y a tant de rencontres marquantes, comme cette ascension chronométrée au lever du jour en compagnie d'Eric, sportif hors norme, zen comme un moine boudhiste, avec lequel nous avons bavardé de nos visions de la gestion de la chaleur plombante qui nous attendait. Eric remportera cette course. Et puis ce Belge hallucinant qui me parle de sortie longue quand il fait la "Petite Trotte à Léon", qui grimpe comme une chèvre et rigole des crevasses rougeâtres sous ses pieds au 40e km. Il mettra 10 heures à parcourir les 24 derniers km ! Et Daphné, magistrale en descente, a qui il aura fallu remonter le moral dans la nuit après avoir parcouru ensemble 8 km de trop en suivant un balisage erroné. Elle terminera 10h après moi et 1ère féminine. Et bien sûr Arnaud à mes fesses pendant les 14 dernières heures de courses, acharné, grattant des minutes ; j'ai souvent mesuré le temps qui nous séparait (il suffit d'écouter les applaudissements en fond de vallée, derrière moi), parfois à moins de 20 minutes, il m'a mis une pression d'enfer ... et 14h, c'est long ! Mais aussi ce Flamand bucolique qui s'arrête dans la montée du Markstein pour cueillir une poignée de mûres, flatte les vaches et finit 6e. Je n'oublie pas Sylvain, que je n'avais pas vu depuis le Lycée, qui sort d'un fourré à un moment où je commence à baisser les bras, il m'aura accompagné à un moment capital.
C'est sans compter sur les 600 bénévoles, parfois plus de 24 h à leur poste. Je pense aux fadas déguisés en Gaulois au ravito du Haut du Tôt, à la bande de Xertignois isolés dans les brumes nocturnes du Drumont, à la kiné qui a fait des miracles avec mes quadris au Frêre joseph, au gars du Rouge Gazon qui m'a mené à la torche jusqu'à la descente vers Urbès en me glissant "Attention ça va schlitter", au cuistot de la Croix des Moinats qui fait une soupe magique, aux mariolles de l'Ermitage qui étaient prêt à me servir un Ricard.
A tous les cols, les ponts et les ravitos, j'ai pu compter sur une assistance déjantée. Aurélie et Violette dans le kangoo en mode gitan, elles auront sillonné les pistes forestières pour débusquer les bases de vie. Elles m'auront supporté sans broncher, aux petits soins, donnant les bonnes infos, restant 40 heures éveillées. Michel, Pilou et Claudine, patients depuis l'aube, toujours un mot réconfortant. Ils m'auront fourni les patates, les sandwichs, je leur aurai avalé leur pique-nique. Si le trail est un sport d'équipe, il ont été mes coachs, supporteurs, soignants, cuistots et préparateurs mentaux.
C'est sûr que je me suis bien marré durant les 60 premiers km, attentif à la gestion de l'effort, sur la retenue, décontracté. Puis on a basculé dans les Hautes Vosges, le terrain est devenu technique et le public vraiment chaleureux et admiratif. Toujours prêt à claquer un "five finger". Et puis j'ai trouvé bizarre les encouragements très appuyés aux tables de pointage, sur les listes des organisateurs, on me notait en haut de la page, il y avait moins de 10 dossards relevés. J'ai pensé un moment qu'il y avait une feuille en dessous, toujours persuadé d'être entre 30 et 50e. Et puis on commençait à me donner l'écart avec la tête, cela n'avait aucun sens, mes seules préoccupations étant la dure descente vers le lac de la Lauch et l'ascension du Grand Ballon. Focalisé sur ma marche nordique en ascension dans l'objectif d'étirer les ischios avant les efforts excentriques qui les attendaient. C'est au 90e km, alors que j'avais la vue sur la plaine d'Alsace avec la certitude que j'étais vraiment loin de la ligne de départ, que j'apprends ma position : 6e ! C'est donc pour cela qu'on voulait remplir mes gourdes, que je voyais le directeur de course à chaque point de passage maintenant.
Le tournant s'est fait au col du Haag, devant ma salade patates/oeufs, quitter la vision exclusivement "gestionnaire" pour assumer une part de compétition contre mes partenaires d'ultra. On est partit du col à trois concurrents. J'ai avalé les 10 km de descente en 37 minutes ! Arrivé au 100e km, à St Amarin, la course commençait : faire le retour. Et on entrait dans une nuit de 10 heures. Il a fallu appliquer les tactiques de nuit : faire seul les 13 km et 1000 m D+ vers Rouge Gazon pour ne pas faire profiter mes poursuivants de mon faisceau lumineux. Creuser l'écart dans cette partie vicieuse, courant les faux plats malgré un estomac qui réclamait son indépendance n'a pas été facile. Repas rapide au Rouge Gazon, changement de batterie et d'habits, les autres équipes d'assistance me jaugent amicalement, ça chambrait. La nuit sera très longue. En effet c'est à partir de là que le tracé est devenu vraiment freestyle, avec beaucoup de hors sentier.
A 4h du mat', ce sont mes quadris qui ont demandé grâce ! "Mais les gars, on n'a pas encore avalé les pistes noires". En 4e position à la sortie de l'Ermitage, le moral était au beau fixe mais il restait encore 59 km ! J'ai dû sauter le prochain ravito et courir de 4h à 8h sans trouver d'eau. Dans un sous bois, pendant un changement de frontale, coup de chaud : mes jambes m'ont lâché, j'ai vu noir et je suis revenu à la raison couché dans l'humus humide. Là, j'ai rationné, comptant les gorgées d'eau restantes, les répartissant toute les 15 minutes. Remarque aux connaisseurs : je n'ai jamais vu mon urine aussi foncée, on aurait dit du miel d'acacia périmé !
8h à Reherrey, je refais le plein, me brûle avec une soupe, il ne reste plus que 6 petits sommets et le soleil frappe. Et toujours s'appliquer sur sa foulée, même au petit rythme, pendant 4 heures interminables. Ranger les bâtons pour utiliser les bras en portions roulantes, sortir les monobrins pour avaler les pentes de débardage avec beaucoup moins de panache que la veille.
Midi enfin, arrivée aux Tronches. J'opte pour Banane/coca à la Cori. Le directeur de course prévoit que si je conserve mon allure je passerai la ligne à 15h. Je sais que si cela se déroule ainsi j'aurai dompté l'épreuve mais le 5e m'aura bouffé !
Les 25 derniers km on été très très durs, je mettrai 1 heure de moins que la prévision. Pour cela il aura fallu courir presque toutes les côtes restantes. Après 30 heures d'efforts c'est dur de ne pas lâcher, se taper la montée du Peutet (progresser avec les mains, escalader et n'avancer que de 500 m en 20 minutes). Et plus on approche de la fin plus on fait des détours techniques. Mais finalement à 14h, j'ai mis le pied sur le bitume de St Nabord avec le sentiment du travail accompli.
Arrivé sous l'arche gigantesque. Caméra. Direct. J'avais envie de chialer. Les larmes ne sont sorties que 2 jours plus tard. Se sentir submerger par un flot d'émotions contradictoires, c'est ce qu'on est tous venus chercher ici.
Le photographe qui a tiré mon portrait sur la zone finisher a bien résumé l'affaire : "Je crois que tu es venu ici chercher une plénitude physique, tu auras aussi trouvé la notoriété"
Et Stéphane Harraye, qui nous a suivi à tous les points de course, qui me glissé dans l'oreille "T'es rentré dans le top5 de cette 1ère édition hors normes, personne ne pourra te l'enlever, ça restera gravé". Ca m'a foutu les poils. Putain ! 202 bornes, 11000m d+ bouclés en 34h, chez moi, dans le massif de mon enfance! Par rapport à ma perf' en 2014, il y avait 40 km et 4000m D+ supplémentaires et pourtant j'ai couru plus vite.
Parfois le corps réalise des miracles, à condition d'être porté par son âme.